INTERVIEW : Glass Museum, destination Islande

Un deuxième album déjà sorti, beaucoup d’expériences de concerts et pourtant une carrière très jeune : Glass Museum est un groupe hyperactif malgré une musique à l’ambiance beaucoup plus posée et rêveuse. Les deux musiciens belges sortent Reykjavik, un album rendant hommage à leur amour pour le jazz moderne, celui qui n’hésite pas à aller chercher des influences ailleurs, et notamment dans la musique électronique.

Le disque étonne par la maturité dont il fait preuve : très inspiré, des sonorités uniques, un cocktail jazz-électro qui reste ouvert à toutes les oreilles. Glass Museum n’existe que depuis 5 ans, mais le groupe semble déjà avoir trouvé son créneau. Martin, le batteur du groupe, explique la genèse du duo :

Glass Museum a commencé à répéter en 2015, les concerts ont commencé dès 2016. A l’époque on avait beaucoup de projet sur le côté, Antoine jouait dans un groupe plus festif, moi j’étais plus dans des projets rock un peu plus expérimentaux. Mais on se connaissait déjà depuis longtemps, on vient tous les deux de Tournai en Belgique, on était dans la même école.

Après que les deux musiciens se soient croisés de nombreuses fois au mêmes événements et festivals, une amitié mais surtout une envie de monter ce projet naît. Ce qui commençait comme des improvisations décousues se transforme en morceaux plus construits. 2016 est sans aucun doute l’année qui a tout changé :

Cette année on a vu qu’il y avait le concours tremplin du Dour Festival qui s’organisait, un gros festival en Belgique. C’était la chance d’avoir un set d’une demi-heure pendant l’événement. On a postulé en envoyant une vidéo qui est d’ailleurs disponible sur YouTube, c’est Chamo. On a été sélectionné, ça nous a forcé à beaucoup composer. Donc on peut dire que le deuxième concert de Glass Museum était à Dour, ce qui est assez insolite.

 

Mais ce n’est pas tout, le duo enchaîne avec le concours Court-Circuit la même année. Cette suite de chances que Glass Museum a su saisir leur permet d’avoir rapidement une bonne visibilité en Belgique, mais surtout beaucoup de dates lives. Ce qui étonne avec cet historique, c’est l’assurance du duo vis-à-vis du live avant même la sortie d’un premier projet.

Je crois qu’on était confiant parce qu’on avait l’habitude de faire des concerts avec d’autres projets. La scène ne nous faisait pas peur et puis, par exemple, la semaine avant Dour, on s’était enfermé chez nous pour répéter un maximum. C’était pour être sûr d’être prêts et ne pas se planter. A Dour, on ne pouvait pas se le permettre, on a pris ça hyper au sérieux et on a travaillé comme des dingues, mais c’est notre passion. Au final ça l’a fait, le concert était chouette.

Le premier album, DEUX, sort en 2018, après avoir plus de deux ans à arpenter les concerts. L’album est un concentré de jazz et de musique électronique contemplative, définissant directement l’identité de Glass Museum. Sorti sur le label liégeois JauneOrange (Hollywood Porn Stars, Girls In Hawaii…), le disque est un premier essai transformé pour le groupe. C’est ensuite que le groupe s’est exporté à l’étranger, notamment en France, en Allemagne ou encore en Hollande. La musique instrumentale type de  Glass Museum a une dimension très internationale :

L’aspect international, on ld ressent quand on est invité à jouer dans des festivals hyper spécialisés, dans des salles trop belles et hyper remplies, des trucs qu’on fait même pas en Belgique. Quand tu fais une musique de niche comme nous, c’est important de pouvoir assez vite t’exporter à l’étranger.

“On peut dire que le deuxième concert de Glass Museum était à Dour, ce qui est assez insolite”

 

La force du groupe, lors de sa création, est le fait que les deux musiciens avaient alors les mêmes envies musicales, comme par exemple le jazz contemporain. Avant même les premiers lives et albums, Glass Museum savait sur quelles sonorités le duo allait se reposer.

Nos influences sont, par exemple, Portico Quartet, GoGo Penguin, des groupes anglais assez connus. Il y a une scène jazz moderne qui fait parler d’elle, avec des artistes qui s’inscrivent dedans comme Yussef Kamaal, Kamasi Washington.

Et en Belgique ? Malheureusement peu de groupes de jazz modernes comme le sont les pointures citées ci-dessus, ou alors des groupes faisant une musique “de niche”, trop spécifique pour rayonner internationalement. Glass Museum avoue être arrivé au bon moment : il n’y avait pas forcément de jazz belge comme celui-ci, facile à l’oreille, ouvert à différents types de publics. Antoine et Martin se sont retrouvés facilement autour de ce son si particulier, grâce à leurs passés respectifs de musiciens aguerris et leur passion de manière générale pour la musique.

Pour autant, on a jamais voulu se mettre une étiquette, on ne s’est même pas proclamé comme “groupe de jazz”. On disait qu’on était un groupe d’instrumental… A l’époque on aurait même peut-être dit qu’on était un groupe de rock. Mais au fond, l’étiquette jazz marche bien parce que c’est très ouvert.

Reykjavik illustre bien cette liberté musicale, cette absence de frontières dans l’inspiration. Martin nous confie que la composition s’est faite instinctivement, sans forcément réfléchir au dosage des styles. Les pistes de réflexions portent plutôt sur l’enchaînement des ambiances, l’album alterne des rythmes calmes avec des compositions plus électroniques et dansantes.

Grâce à leur expérience du live, le groupe a pu même reprendre les inédits qui étaient joués sur scène pour les réarranger dans l’album. Par exemple, le single Clothing, dont nous avions parlé lors de la sortie du clip, est un genre de “remix” de Opening, le premier morceau de l’album DEUX, à la sauce plus électro.

Mais il y a des choix artistiques à faire, il y a encore pas mal de morceaux qu’on joue sur scène mais qui ne sont ni sur le premier, ni sur le deuxième album, tout simplement parce qu’on trouvait qu’ils ne correspondaient à aucun des deux.

 

C’est ainsi que DEUX avait été réalisé : il s’agit de réarrangements de morceaux joués en live pour un disque. Reykjavik est l’exercice inverse : tout a été enregistré avant de jouer sur scène, ce qui en fait un album très personnel, davantage pensé pour le studio que pour la scène.

Au début du groupe, c’était très insouciant, on faisait ça uniquement pour se marrer, on jouait partout sans attentes particulières. Il faut faire attention de ne pas perdre cette innocence, mais on a voulu tout de même commencer à se professionnaliser et réfléchir stratégiquement à la musique à partir du premier album. Le seul danger c’est de trop te prendre la tête avec les attentes du public et d’oublier pourquoi tu le fais. Heureusement, même si on s’est professionnalisé, la musique qu’on compose, on la fera toujours parce qu’on aime ça, on a un rapport très sain à notre musique.

Les labels indépendants, comme JauneOrange et Sdban Records (sur lequel Glass Museum a signé pour Reykjavik), ont permis cette professionnalisation, aussi bien en tant que label que pour le booking. L’environnement a toujours été assez libre pour laisser au jeune duo la possibilité de faire la musique qui leur ressemble.

De toutes façons, vu notre musique, on ne pourra pas passer en radio. On ne pourra pas la financer à grande échelle parce qu’elle ne parle pas à un public large. Du coup, l’optique dans laquelle on développe le projet n’est pas purement commerciale, c’est l’envie de développer des réseaux musicaux de niche. Tous les gens qui travaillent avec nous sont motivés par la passion. Ils croient vraiment au projet. Nous-mêmes on en vit pas encore.

“Le seul danger c’est de trop te prendre la tête avec les attentes du public et d’oublier pourquoi tu le fais”

Le financement de projets émergents comme celui-ci se fait davantage via la scène, sur laquelle Glass Museum est ainsi très porté. La bonne nouvelle, c’est que la scène jazz belge se porte très bien comme nous le confie le groupe : le jazz traditionnel belge est historiquement très connu. Cela dépasse rarement le réseau des connaisseurs, mais beaucoup de projets très intéressants sortent tout de même. Il faut se tourner vers l’Angleterre pour trouver l’une des scènes jazz européennes les plus actives :

Le label Brownswood est hyper intéressant par exemple, avec des groupes géniaux comme KOKOROKO, The Comet Is Coming, pleins de choses se passent du côté de Londres et les projets ont la hype. Beaucoup de pays ont une scène jazz cool parce que leurs musiciens créent des groupes hybrides qui mélangent le jazz avec de l’éléctro, du hip-hop… C’est super innovant.

 

Au niveau esthétique, le nouvel album se rapporte beaucoup au voyage avec différentes destinations mises en lumière : Reykjavik, le Vietnam dans le clip Clothing… L’album prête à l’évasion grâce à ce son spacieux et riche.

Pour le titre de l’album, on a joué en Islande en novembre 2019, en revenant on a voulu l’appeler Reykjavik. On trouvait qu’il y avait un truc avec la couleur de l’album qui était assez nordique, ça collait assez bien avec l’ambiance du pays : les grands espaces, le nord, le froid, la solitude un peu aussi…

L’invitation au voyage vient aussi de la propre expérience du groupe qui a été amené à jouer beaucoup à l’étranger ces dernières années (Roumanie, République Tchèque, Allemagne…). La nature est aussi beaucoup mise en valeur dans la carrière de Glass Museum avec des choix artistiques qui mettent en valeur des éléments naturels : les clips, les covers des albums, les titres de morceaux tels que Waves, Abyss, Sirocco, qui est un vent chaud méditerranéen…

Ce qui est paradoxal c’est que DEUX a été composé à la campagne, Reykjavik dans une cave à Bruxelles, dans une ambiance beaucoup plus urbaine, pourtant c’est celui qui sonne le plus libérateur. On sait pas comment l’expliquer.

 

Reykjavik est sorti le vendredi 23 avril 2020, pour Glass Museum c’est un album encore plus sincère que le premier au niveau personnel. Martin et Antoine ont repoussé leurs limites en terme de capacités de composition. Après une série de concerts, ce deuxième album sonne comme une réponse à ce qui a été vécu par les deux musiciens, mais aussi une ouverture sur la suite. Glass Museum traduit en musique un ascension rapide mais surtout loin d’être terminée.