INTERVIEW : Kazam, nuances musicales

La scène lo-fi française est encore assez peu développée, elle se forme peu à peu à travers de jeunes artistes qui décident de suivre leur voie dans un univers de piano, de jazz, de samples… Parmi eux, Kazam fait sa percée de son côté en sortant son nouvel album fin janvier : Shades of Blues. Passionné autant par le beatmaking que le rock, en passant par le jazz et l’électro, Kazam réunit un bon nombre d’influences pour livrer un album aussi sobre qu’apaisant, dans le plus pur esprit de l’instrumental hip-hop lo-fi.

Nous avons rencontré le musicien parisien pour parler de ce nouveau projet, mais aussi de son parcours et de ses inspirations. Shades of Blue arrive juste après son précédent EP, Sunny Delight, un ensemble de morceaux finalement assez différents, Kazam l’explique :

Kazam : “Shades of Blue est un album d’hiver, très jazz, à écouter au coin du feu. C’est un mood un peu plus dark, plus lourd. Sunny Delight était plus festif, c’était pour les beaux jours”.

Le musicien ne se considère pas uniquement comme beatmaker malgré le fait qu’on pourrait le catégoriser comme tel (il a d’ailleurs déjà placé pour plusieurs petits rappeurs). Kazam confie qu’il préfère se prêter au jeu de la composition :

Je me sens plus comme musicien que beatmaker même si j’ai beaucoup samplé. Sur Shades of Blue il n’y a quasiment que de la compo. Je ne suis pas un grand sampleur, j’ai du mal à imprimer ma patte dans le sampling.

 

Quand on lui demande quel est son processus pour créer un album, le musicien explique que ses albums sont comme des assemblages cohérents :

Il y a des sons que j’ai fait il y a plus d’un an, je les reprends, je les remixe. J’ai fait un des morceaux de Shades of Blue en 2017. Il y a des sons que j’ai fait il y a très longtemps mais je n’ai juste pas trouvé le bon album où le placer. Je dois avoir 150 sons en réserve.

En effet, l’artiste a très vite trouvé son style et sa manière de créer. Il démarre la musique en 2014 lors d’un voyage en Slovénie. À ce moment-là, il n’avait jamais mis les doigts sur un clavier. Il réussit pourtant à produire l’un de ses premiers projets : Boules de Cristal, un album-hommage à Dragon Ball.

Le premier truc que j’ai fait en arrivant en Slovénie, c’est m’acheter un clavier. J’avais fait une heure de transport pour aller au seul magasin de musique de la ville, j’avais rien à faire alors en une après-midi j’ai fait l’album. J’ai fait une longue session et récupéré les parties qui m’intéressaient en essayant de créer une histoire sur tout le set, c’est comme ça que j’ai fait Boules de Cristal.

 

Lorsqu’on écoute l’un de ses albums, on ressent totalement l’aspect instantané de sa musique. Les morceaux sont très homogènes et forment un ensemble logique. Un album de lo-fi s’écoute comme une bande-originale que l’on veut appliquer à un instant de vie. Encore aujourd’hui, Kazam garde ces aspects intenses et efficaces dans sa composition, qui capturent un instant court et précis :

J’aime bien aller assez vite. Il n’y a pas forcément énormément de travail sur chaque morceaux. Je fais 90% du travail en une ou deux journées. T’as l’inspi tu la captures et tu passes à autre chose.

Pour garder la tête froide dans sa créativité, le compositeur compte sur ses proches pour avoir un avis le plus sincère possible sur sa musique.

C’est compliqué d’être objectif sur ce qu’on fait. Ce que toi tu aimes en tant que musicien, ce n’est pas forcément ce que les gens vont aimer. N’importe quel artiste dont c’est le métier serait hypocrite de dire qu’il ne pense qu’à lui-même. Moi je suis bien entouré, je fais écouter ma musique à des gens qui la connaissent très bien, autant des artistes que des non-artistes. Ceux-là sont super importants d’ailleurs, ils sont plus dans l’émotion que dans la technicité, comme la plupart des artistes, nous on est la tête dans le guidon on n’a pas assez de recul. Mais c’est compliqué de trouver des gens qui auront un vrai esprit critique, parfois il ne veulent pas te froisser.

 

“J’aime bien aller assez vite. T’as l’inspi tu la captures et tu passes à autre chose”.

 

Au niveau inspiration, Kazam dévoile un passé musical très diversifié : autant de rock que de hip-hop, l’électronique avec les Bloody Beetroots, une découverte de la techno et de la house en arrivant à Lille, une passion pour le jazz par la suite avec des pianistes comme Bill Evans, Ahmad Jamal… Même si ses racines le ramènent vers l’instrumental hip-hop, le musicien maintenant installé à Paris s’imprègne d’énormément d’influences.

En ce moment j’écoute beaucoup de house par exemple. Je suis beaucoup le label Rutilance Recordings, un label parisien, c’est de la house super puissante, c’est vraiment trop bien. En fait aujourd’hui je n’écoute rien que je pourrais faire moi-même, sinon je sais que ça va m’influencer et polluer mon inspiration… Ou alors j’écoute des trucs qui sont très loins de mon niveau. Genre Gunnter, le mec qui a monté Rutilance, il est impressionnant. Aujourd’hui j’écoute un morceau comme je prendrais un cours. J’ai envie de m’imprégner de ces gens-là, ça me remet les pieds sur terre. C’est facile de se dire que t’es trop fort quand t’as un son qui fait 6 ou 7 millions de vues, en vrai t’as encore du chemin à faire.

 

En regardant de plus près sa discographie, le moins que l’on puisse dire, c’est que le format album est une étape qui tient à coeur à Kazam. Avec déjà plusieurs longs-formats à son actif, il nous explique qu’il a très rapidement entrepris d’en réaliser, puis de les poster sur Soundcloud, à l’époque où Spotify n’était pas ce qu’il est aujourd’hui. D’ailleurs, il n’était pas forcément question de gagner sa vie avec la musique, mais les opportunités se sont finalement présentées à lui…

Tout est arrivé en même temps : le collectif Wild Bloom, dont je faisais partie, les chaînes YouTube qui partageaient ma musique et un morceau qui a fait le buzz sur Soundcloud, A story about time. J’étais à l’étranger, en Slovénie, je faisais mon stage à l’ambassade et pendant ce temps le label Vinyl Digital est venu me proposer un contrat de 3 ans que j’ai accepté.

Le style lo-fi est d’ailleurs un exemple très pertinent de l’importance du référencement à l’ère du streaming : Kazam a réussi la transition Soundcloud/Spotify en faisant entrer ses morceaux dans des playlists éditoriales très populaires de la plateforme.

Les playlists rapportent beaucoup de streams, il y a d’autres moyens mais c’est le mieux pour capter des auditeurs. Il faut avoir tout de même un petit background pour y rentrer, par exemple je ne suis rentré que le mois dernier dans la playlist Lo-fi Beats. Mais avant ça il y a aussi Mellow Beats, Jazz Vibes, certaines playlists cumulent jusqu’à 2 millions d’abonnés. Soundcloud je n’y crois plus trop, ils ont mis des pubs ultra-agressives alors que personne ne veut payer pour ça. Aujourd’hui je compte bien plus sur Spotify que sur Soundcloud.

 

“N’importe quel artiste dont c’est le métier serait hypocrite de dire qu’il ne pense qu’à lui-même”.

 

L’avantage des playlists est aussi de pouvoir rencontrer un public international. C’est le cas pour Kazam qui avoue avoir un bien plus large public aux Etats-Unis ou en Allemagne par exemple. Et même si la Corée ne dispose pas de Spotify, le musicien a bien vu qu’une bonne partie de son audience vient de là-bas, grâce aux stats Soundcloud. Il n’y a d’ailleurs pas que les stats de streaming qui l’aident à voir d’où vient son public : sur YouTube, la musique de Kazam se répend un peu partout.

T’imagines même pas comment mes sons sont utilisés dans des vidéos. Avec les claims YouTube, je vois où est-ce que mes sons se retrouvent. Par exemple Raindrops a été utilisée plus de 1500 fois ! Je récupère une partie des revenus heureusement. Ceux qui me demandent, je leur dis toujours oui mais ils doivent me créditer. Je me suis retrouvé sur des vidéos de poker, des tests de bagnole, de vélo… Là, il n’y a pas longtemps, une sud-coréenne a fait une vidéo de conseils régime, et elle n’a mit que mes sons tout du long.

Le lo-fi et les instrumentaux hip-hop sont généralement des genres calmes qui permettent de laisser une certaine place au visuel. Ce type de musique est assez spacieux pour se superposer à de l’image, une vidéo, cela explique cet intérêt que l’on retrouve sur YouTube. Aujourd’hui, on retrouve bon nombre de “web radios” sur YouTube comme sur les chaines de Chillhop Music, ChilledCow… C’est d’ailleurs grâce une blogueuse coréenne qui a utilisé l’une des musiques de Kazam que le plus gros de son public coréen l’a découvert.

En parallèle de sa carrière musicale, Kazam est directeur artistique chez Hip Dozer, le label instrumental hip-hop/lo-fi de Délicieuse Musique. Le compositeur français se retrouve alors curateur, un véritable digger de lo-fi afin de mettre en avant d’autres compositeurs via le label, c’est aussi un travail sur l’image de marque du label.

C’est super cool je gère différents projets, je repère des artistes, je travaille aussi sur les compilations, notamment la 3ème et la 4ème. Ça me permet d’avoir une bonne place sur la scène, mais aussi d’avoir un “vrai” taf. Ça me garde dans un rythme de travail. Avec le projet Kazam, je n’ai pas d’obligations d’heures de travail, seulement des objectifs que je me fixe.

 

Toutes ces activités lui permettent de se lancer à temps-plein dans la musique en janvier 2018. Depuis, Kazam vit chaque jour de sa passion, mais il ne souhaite pas s’arrêter là : en effet, en tant que musicien, il souhaite développer la partie live de sa musique.

J’ai commencé à travailler avec mon agent qui m’a trouvé des dates. J’ai envie de développer l’aspect live, je suis sur pas mal de projets en ce moment. Un DJ set c’est trop cool, mais il me manque quelque chose, je veux pouvoir jouer du piano, refaire mes morceaux en direct.

En ce qui concerne ses DJ sets, Kazam est très axé sur la house, funky et disco à souhait, il sort de son univers de composition habituel pour faire danser les soirées parisiennes et d’ailleurs. Pour autant, il nous confie que son avenir musical pourrait tendre vers cet univers plus rythmé, afin de lier son côté “musicien” à son côté “live”.

Je pense produire plus de musique “énergique” on va dire. Quand on me booke dans une soirée à 2h du matin, je ne vais pas passer du lo-fi c’est sûr. Je vais sortir un EP de house en mars, je pense, et sûrement un album de collaborations avec des chanteurs et chanteuses fin 2020.

En attendant une prochaine évolution musicale, on vous propose de découvrir Shades of Blue, le dernier projet de Kazam, un album à écouter tard le soir après une longue soirée, ou tôt le matin avec votre café, par un temps de pluie.